En rentrant à Paris, je trouvai la situation sensiblement aggravée. L’occupation prussienne était finie, la paix votée.

Rien ne détournait plus les esprits de la politique intérieure, devenue le seul champ de bataille où il fût désormais possible de lutter contre ceux qui venaient de livrer deux provinces à l’Allemagne et de lui accorder cinq milliards, afin de pouvoir tourner plus vite et plus à l’aise toutes les forces contre la République et le peuple.

La question des canons était la grosse question. Depuis le départ des Prussiens, les journaux de police réclamaient leur restitution à l’état, soutenant qu’il n’y avait plus aucun motif pour que la garde nationale en conservât la possession.

Depuis, la question avait changé. Il s’agissait maintenant de savoir si on les livrerait à l’ennemi de la République. On affectait de parler avec terreur du camp retranché de Montmartre. On dépeignait ses batteries tournées contre la ville, comme une menace à l’adresses des habitants paisibles et comme une provocation à la guerre civile. Il s’agissait seulement alors, de les soustraire à la confiscation des ennemis de la France.



Pendant les cinq mois écoulés, Paris, séparé du reste de la France, replié sur lui-même, livré presque entièrement à ses propres forces. Paris avait beaucoup vécu du cerveau, beaucoup réfléchi, beaucoup appris. Au milieu des circonstances les plus douloureuses, dans un moment tragique où les heures comptent pour des mois et les jours pour des années, Paris venait de constater que, si la dictature monarchico-militaire avait conduit la France à Sedan, la dictature bourgeoise pseudo-républicaine avait conduit la France à la paix de Bordeaux.

Il résultait de cette double expérience, que confier la gérance des intérêts et le salut des droits, soit au despotisme personnel d’un ambitieux, soit au despotisme oligarchique d’une caste, était d’une égale sottise, présentait le même danger, préparait des souffrances pareilles pour l’avenir. Paris avait donc appris le mépris absolu des deux seules formes gouvernementales qui eussent été jusqu’alors en présence dans notre pays : La monarchie et la République oligarchique ou bourgeoise.

Mais Paris venait, de plus, de passer cinq longs mois entièrement séparé du reste de la France. Pendant ces cinq mois de lutte contre les Prussiens et le gouvernement de l’hôtel de ville, il avait eu la révélation de sa propre force, de son énorme vitalité, de sa supériorité morale sur les maîtres qu’il s’était donnés.

Ces maîtres, pour justifier l’exercice du pouvoir, qu’avaient-ils fait ? Ils avaient affaibli la défense, gaspillé les ressources immenses de la capitale, livré cette capitale aux Allemands, alors que la population était prête aux plus grands sacrifices pour éviter cette extrémité, et finalement jeté la France meurtrie, vaincue, aux pieds de la réaction triomphante.

Après le 4 septembre, comme le 24 février, comme après 1830, comme depuis quatre-vingt ans, en un mot, le gouvernement, sorti du soulèvement populaire, s’était immédiatement tourné contre le peuple. Séparé de lui, retranché dans une sorte de sphère inaccessible d’où il rendait des décrets et disposait de la destinée du pays comme un Dieu infaillible impossible à contrôler ni à surveiller et ne devant de compte à personne.


Voilà ce que Paris commençait à comprendre avec une étonnante netteté.

Que m’importe, après tout, qu’on change le mécanicien, si la machine continue de me broyer ? Que m’importe qu’on change le pilote, si le vaisseau va se briser sur les mêmes écueils et me submerge toujours au moment où je crois toucher au port ?

A partir du 4 septembre, la police avait disparu des rues. Le zèle, l’honnêteté, la surveillance volontaire des citoyens la remplaçait. Or, pendant ces cinq mois, Paris avait joui d’une tranquillité sans exemple. Pas un délit contre les personnes, pas un délit contre les propriétés. Jamais on n’avait vu les rues aussi sûres, à toute heure du jour et de la nuit. Cependant quelle horrible misère ! La famine régnait, la population prise en masse, manquait de tout. Au milieu de ces souffrances multiples, le peuple de Paris venait de jouir d’une liberté réelle, complète, universelle, qu’il n’avait jamais connue et il sentait qu’on pouvait lui retirer tout d’une seconde à l’autre, pourquoi et de quel droit ?

Nul doute possible ! Ce peuple se montrait mûr pour toutes les libertés, pour toutes les réformes. La preuve en était palpable pour lui-même et pour le monde entier. Débarrassé des entraves qui le lie depuis dix-huit siècles, il marchait droit et ferme vers cette terre promise de la Révolution sociale. Il avait donc appris, non seulement le mépris de l’ancienne idée gouvernementale, il avait constaté ce que valent les armées permanentes, impuissantes à sauver le pays à l’heure des grands désastres et instrument brutal de répression au service des despotismes. Il venait aussi de constater que la police n’est bien faite que par les habitants de la cité, que la police organisée par le pouvoir ne sert qu’à molester les citoyens, qu’à inventer des complots, qu'elle est une menace perpétuelle aux libertés des citoyens.

Donc, ce que Paris avait toujours rêvé d’une façon plus ou moins confuse, était élucidé, et Paris le possédait. Maitre de lui-même, il avait pu entrevoir ce qu’il serait, s’il se régissait lui-même. Ne voilà-t-il pas, en dehors de la question sociale, tout le programme communal ?

Tout à coup, il apprit que cette vision allait disparaitre, que cette échappée vers l’avenir allait se murer ! Tout à coup, il apprit qu’il lui serait défendu de chercher dans les triomphes des idées du progrès politique et social. Tout à coup, il apprit que lui, Paris, fils ainé du 19° siècle, il devait subir, de nouveau, la loi des fils attardés du moyen-âge réunis à Bordeaux.

Paris fait les Révolutions, mais la province fait les gouvernements, les révolutions durent trois jours ou trois mois, les gouvernements durent vingt ans. Pendant vingt années, Paris vote contre l’Empire, et pendant vingt ans la province consacre l’Empire, pendant ces vingt ans, Paris républicain, révolutionnaire, est contraint de subir un empereur despotique et réactionnaire. La province nomme l’assemblée de Bordeaux, qui refuse de reconnaitre la République, et affirme hautement son intention de rétablir la monarchie. C’est Vinoy, complice du coup d’état de décembre, signataire de la capitulation du 28 janvier qu’on lui donne pour gouverneur. Avec un système unitaire et le régime centralisateur, il ne peut en être autrement. Ce chancre (fléau), la centralisation, dévore et tue la France.

Nos malheurs proviennent de ce fait que la première Révolution, enrayée au milieu de son œuvre par la réaction thermidorienne et prototype de tous les réactionnaires qui ont suivi, a créé un nouveau milieu politique, sans accès au peuple. A peine ce milieu était-il créé que la bourgeoisie s’y installa et en garda sauvagement les abords contre le peuple. L’œuvre de tous les gouvernements, depuis thermidor, fut de maintenir cette inégalité économique et de niveau intellectuel, qui rendait dérisoire pour la masse, l’égalité politique dont on faisait si grand bruit.

La centralisation, l’unité, un pouvoir fort, sont, en effet, les grands instruments du despotisme, la condition sine qua non de son existence. Le premier Bonaparte, qui voulait rétablir le principe d’autorité, ne s’y trompa pas. Il centralisa, il unifia, il passa le lourd rouleau administratif sur le pays entier, écrasant toutes les aspérités, nivelant toutes les saillies, anéantissant toutes les initiatives.

D’un autre côté, la Révolution, avait en partie, rendu la terre au paysan. De serf, il était devenu propriétaire, propriétaire accablé d’impôts, rongé par l’hypothèque et l’usure. Le paysan a donc gagné, où, plutôt, croit avoir gagné à la révolution, tandis que l’ouvrier des villes, lui, n’a absolument bénéficié en rien de la nouvelle situation.

Serf autrefois, Propriétaire aujourd’hui, il s’est fait complice de tous les exploiteurs et conservateur forcené, de peur qu’on lui enlève ce morceau de terre, son idéal, sa passion, son BIEN ! alors que jadis, il courait sus aux châteaux. La centralisation a tué la vie en province. La pensée nationale s’est disloquée, elle abonde à Paris, Lyon, Marseille, ailleurs elle est morte. Le paysan se croit des intérêts différents de l’ouvrier des villes.

Pour réagir à ce mal qui nous tue, pour rétablir l’équilibre rompu, il faut en venir à l’application résolue des principes inscrits sur le drapeau de la Révolution sociale : Affranchissement du travailleur par le travailleur – autonomie du groupe. C’est-à-dire, restitution de l’outil et indépendance des forces vives de la nation, substitution à l’Etat, de la libre fédération de ces forces, dont le siège est la Commune.



LE 18 MARS

Sous l’empire de ce sentiment unanime de la population, la garde nationale s’était fédérée, c’est-à-dire qu’au lieu de rester une masse divisée, inerte entre les mains d’un chef suprême, elle s’était donné une organisation autonome qui reliait les compagnies et les bataillons entre eux, et en formait une vaste association soumise à ses propres règlements, gérée et dirigée par ses propres délégués.

Ces délégués furent l’origine de ce qu’on appela le Comité Central. La garde nationale, se sentant menacée de désarmement, avait cherché le salut dans l’application du grand principe socialiste : l’autonomie et la fédération, c’est-à-dire l’indépendance du groupe et l’association libre des groupes entre eux. Elle ne voulait pas qu’on lui impose un chef pris en dehors d’elle, réclamait la nomination par son suffrage de tous les officiers de tous grades, sans exception et elle procédait publiquement à une organisation républicaine qui ne portait atteinte à aucune loi de l’Etat. N’était pas une menace pour l’Etat sauf si celui nourrissait des projets liberticide ou violent contre elle.

Jamais Paris n’avait été aussi républicain. Jamais le peuple n’avait été aussi complétement armé. Certes Paris tout entier, pris dans ses diverses classes, n’avait pas des aspirations radicales et socialistes, mais il était au moins républicain et se sentant menacé par l’Assemblée de Bordeaux, serrait ses forces en seul faisceau. Cette Assemblée, d’ailleurs, poussant l’infamie jusqu’à la bêtise, avait trouvé le moyen de s’aliéner même la portion la plus réactionnaire de la population avec deux lois portant atteinte au commerce de la capitale. On peut donc dire qu’en mars, à Paris, si tout le monde n’était point pour la Commune, personne n’était pour Bordeaux.

Paris s’efforçait d’éviter la guerre civile, et la provocation ne pouvait venir que du gouvernement, provocation préméditée à l’avance, résolue par l’Assemblée et Thiers. Tout reposait sur la question des canons, question créée, entretenue, envenimée avec soin par le gouvernement. Les canons avaient été enlevés dans un but patriotique, afin de les soustraire aux Prussiens. Les rendre sans conditions eût été une lâcheté et même sottise. D’ailleurs, à qui les rendre ?

Ces canons dans leur presque totalité, étaient la propriété personnelle de la garde nationale, l’Etat ne les avaient pas sortis de ses arsenaux, ils avaient été payés par les bataillons. Il ne faut pas oublier, que si Paris était formidablement armé, c’était grâce au dévouement civique de la population. Mais quoique ces canons ne présentaient en réalité aucun danger, et ne devaient jamais tirer les premiers, ils présentaient un danger moral incontestable, en donnant prétexte à la réaction d’accuser la garde nationale de mauvais desseins.

Sentant vivement que la situation se dégradait. Elle tenta donc, la première, une démarche d’apaisement auprès du gouverneur de Paris, quelle était prête, non pas à les rendre à l’Etat, mais à les déplacer et les réunir dans un parc sous sa garde. Le gouvernement refusa ces dispositions conciliantes. Il les repoussa par un silence méprisant. Ce que voulait Thiers, ce n’était pas les canons : c’était l’égorgement des classes travailleuses de Paris.

Ce qu’il voulait, c’était la guerre civile, une guerre qui lui permit d’entrer dans Paris en vainqueur. Thiers avait un intérêt majeur à commencer l’attaque, à provoquer la bataille, avant que Paris ne soit reposé du premier siège, avant surtout que Paris n’ait pu se mettre de nouveau en rapport avec le reste de la France, pour démasquer les mensonges dont il était victime. Thiers avait aussi un intérêt positif à ce que la résistance fût assez sérieuse pour effrayer la bourgeoisie, le poser en sauveur. Enfin les Prussiens étaient là, occupant encore la moitié des forts qui dominent Paris, il n’y aurait qu’un signe à faire à Bismark si la résistance était victorieuse.

Il faut ajouter que Thiers garda pour lui le secret de son plan, l’assemblée l’aurait contre-carré, sa majorité voulait simplement rétablir la monarchie.

Il se leva enfin ce jour que l’histoire n’oubliera plus, et qui marque, dès à présent, un des plus prodigieux efforts pour la conquête de l’avenir. La partie sanglante était engagée, Paris condamné. Courber la tête, c’était abdiquer, sacrifier la République, renoncer à la rénovation sociale, tendre la gorge aux bourreaux.

Résister, courir aux armes, c’était sans doute marcher à la mort. Il y a des circonstances où il faut savoir mourir, c’est affirmer un principe. Paris accepta la bataille. Ce fut de sa part une folie, si on veut, mais une folie héroïque et sublime.

Les gardes nationaux, pendant ce temps, s’armaient, se massaient à leur tour. Toutes les rues débouchant du faubourg étaient hérissées de barricades. A chaque coin de rue un garde national, l’arme au bras, se promenait impassible, à vingt mètres de l’armée ennemie. Les soldats du reste, paraissaient abattus, fatigués, sans entrain, mécontents même. C’étaient de jeunes recrues. A midi, l’ordre de repli arriva, l’armée se retira, et la garde nationale, toute entière sur pied, resta maîtresse de la cité.

Vers le soir, le gouvernement s’enfuit, et Paris se trouva brusquement, sans s’y attendre, absolument livré à lui-même.


Le sort en était jeté.

La Commune venait de naître !


| Vive la Commune est une chanson écrite en 1871 par Eugène Chatelain à propos de la Commune de Paris |
| Interprètes : Ensemble Madrigal de l'Ile de France dans l'album La Commune en chantant, Collectif |


Les représentants ne représentent qu’eux-mêmes et leurs intérêts, aucun gouvernement n’est digne de confiance, s’il n’est l’émanation du peuple et contrôlé par lui.

Soyons clair et ferme, quand je parle de peuple, je parle de toute la population d’une commune, d’une nation, à part les 1% qui s’arrogent le pouvoir et la finance. La démocratie authentique c’est la voix de tout ce peuple pour les projets et les orientations de son destin.

Précisions sur le siège de Paris, la cité n’est pas entièrement retranchée dans ses enceintes, mais seulement quelques faubourgs et arrondissements sont barricadés, d’où la complexité et la faiblesse de sa défense. L’assemblée nationale à Bordeaux, Thiers et l’armée à Versailles, le futur massacreur avait voie libre et hélas les conditions n’étaient pas les plus favorable pour Paris.

A notre époque, le rapport de force et encore plus disproportionné, les moyens techniques et l’armement sont très perfectionnés, l’idée d’une lutte armée est du domaine du fantasme.

Les français majoritairement de classe populaire sont devenus classe moyenne et la peur du déclassement les paralysent, ils ont peur de perdre le peu qu’ils ont en se rebellant, alors ils votent et se taisent pendant cinq ans.

Les militants que nous sommes n’ont pour seules armes, les idées ; pour les semer, il ne faut pas qu’elles soient contre les systèmes qui dirigent, mais pour un avenir meilleur. Des idées positives de liberté, de démocratie, de justice et par-dessus tout d’écologie véritable, seront moins effrayantes et des plus rassurantes. Ces idées positives feront inconsciemment penser à un avenir meilleur pour les générations futures et aiguiseront la pour se cultiver. JPM



(c) D’après le livre de Arthur ARNOULD, journaliste et conseiller municipale de la Commune.
Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éditions Respublica.


Voir la suite : Chapitre 8 - Comité Central – Proclamation de la Commune