En dehors de Henri Rochefort, qui donna sa démission au 31 octobre, et de Gambetta qui dès le début, avait quitté Paris pour aller organiser la défense en province, il y avait Trochu, Jules Favre, Jules Simon, Picard et Jules Ferry.

Le reste ne vaut pas la peine qu’on le nomme, sauf Dorian, qui déploya de véritables qualités de travail, d’organisation et de désintéressement, mais qui n’exerça aucune action politique et dont le caractère ne fut pas à la hauteur de ses autres qualités.



De ces cinq larrons de la victoire populaire, deux étaient des hommes-liges du jésuitisme : Trochu et Jules Favre. Trochu est soldat, catholique et Breton, c’est-à-dire le triple ennemi-né du peuple, de la République et de la démocratie, la négation faîte homme de toutes les aspirations modernes. Ce fut celui-là à qui les autres confièrent la présidence du gouvernement et la défense de Paris.

Trochu est un sot de province, un sot mystique, en dedans, qui croit à la vierge. Sa vanité est une vanité pieuse et maladive, massive et timide, compacte, épaisse, lourde, cuirassée et chagrine, qui se dévore elle-même. Ajoutez à cela une intelligence nulle et asservie à la consigne du prêtre ; un esprit où, ce qu’il y a de pire au monde, l’irrésolution égale l’entêtement. Et enfin la terreur folle de la Révolution, la conviction chrétienne que toute révolte contre l’autorité est le plus abominable des péchés, et que le peuple de Paris était un grand coupable que Dieu frappait avec la verge des Prussiens.

Derrière tout cela, l’Eglise !

Derrière Trochu se dressait Jules Favre, Jules Favre le faussaire, bientôt éclaboussé du sang de Millière, qui avait révélé ses faux. Spiritualiste, mystique et catholique lui aussi, il allait à confesse, communiait, vivait en concubinage avec une femme mariée, et, afin de s’enrichir, marquait d’un faux la naissance de chacun de ses enfants adultérins.

Jules Favre a longtemps trompé l’opinion publique. On connaissait pourtant sa conduite à Lyon, lors du procès d’avril, où il se sépara de tous ses collègues de la défense. On connaissait sa conduite en 1848, et l’on savait avec quel fiel il avait bassement poursuivi les hommes du parti socialiste. On savait qu’il avait combattu la candidature de Rochefort, et qu’il n’était passé, au second tour de scrutin, que grâce à l’appoint des voix bonapartistes. Enfin, un certain nombre d’hommes du parti républicain n’ignoraient pas sa vie privée, et gardaient le silence. D’autres aussi possédaient son secret : les agents de l’Eglise et les gens des Tuileries.

En dehors de cela, Jules Favre est de nature bilieuse et envieuse, un bourgeois forcené. Le 4 septembre le dérangea donc considérablement, en l’arrachant à la plus commode et à la plus douce des positions. Chef de la gauche au corps législatif, il ne pouvait désirer et ne désirait, en effet, que la continuation du régime qui lui assurait une situation dont l’importance dépassait de beaucoup son courage et son mérite. Sa vanité, sa bourse et son mépris du peuple y trouvaient à la fois leur compte. Il vivait bien, ne courait aucun risque, récoltait une facile popularité, et tenait la place de gens qui valaient cent fois mieux que lui.

La plupart des vieux hommes politiques, qui ont fait de la politique un métier, qui se sont installés dans une opposition de carton, comme le rat dans un fromage, ont cette vile terreur et cette animosité misérable contre les lutteurs qui se font un nom à leurs côtés, et menacent de gâter le métier, en y apportant plus de passion, plus de sincérité et de talent. De ce côté, l’Empire le rassurait amplement. A ce régime bâtard, artificiel et pourri, il fallait cette opposition bâtarde, artificielle et pourrie. L’Empire n’en eût pas permis une autre.

Tel était l’homme que le 4 septembre mena à l’hôtel de ville, et qui fut chargé de représenter la France devant l’Europe malveillante et devant les Prussiens résolus à notre perte. Comme Trochu, dès qu’il vit qu’on ne pourrait vaincre que par le peuple, et que la victoire serait la victoire du peuple, il préféra la défaite, et livra Paris à la suite d’une fausse famine.

Jules Simon n’appartient pas au jésuitisme, par imbécilité, à la façon de Trochu, ni par un mélange d’intérêt et de religiosité, ainsi que Jules Favre. Non, Jules Simon est né jésuite, comme on nait poète. Le jésuite, en effet n’est pas seulement le produit d’une savante organisation cléricale, c’est aussi une nature, un tempérament, une façon d’être du cerveau.

Du jésuite, Jules Simon, a la dureté implacable, les manières doucereuses, le sourire affable, la parole caressante, le cœur vindicatif, l’esprit toujours tendu vers un but unique. Pour Jules Simon, ce but, c’est le pouvoir. Comme d’ailleurs, il n’est pas aussi fier qu’il est ambitieux, il se contente, suivant l’occasion, d’une place de laquais réactionnaire au ministère de l’instruction publique avec Thiers ou à l’intérieur avec Mac-Mahon.

La Révolution du 4 septembre venue, il se dit, en homme de ressource qu’il est, qu’il n’en aurait pas moins un ministère. Ce qui est bon à prendre, est toujours bon à garder. L’histoire de Jules Simon, pendant l’Empire, est l’histoire de ces dames de charité qui s’enrichissent en quêtant pour les pauvres (Nous connaissons de nos jours la collecte des pièces jaunes). Fort effacé à la chambre comme orateur, il ne s’entêta pas inutilement à se faire une popularité à la tribune. Il se tourna d’un autre côté, plus lucratif, et ouvrit une boutique d’édition. Il travailla dans le socialisme de salon, et vécu des misères de l’ouvrier, de l’ouvrière, de l’enfant par ses livres à 5 francs. Ces ouvrages le faisait bien voir de la bourgeoisie qui les achetait, sans le compromettre aux yeux des ouvriers qui ne les lisaient pas.

Cela lui rapportait donc à tous points de vue. Après l’homme d’église, il n’y a rien de mieux qu’un professeur de philosophie spiritualiste, pour comprendre le maniement des intérêts de ce monde. Parler du bon Dieu, de l’âme immortelle et du devoir, est toujours un excellent moyen de gagner de l’argent et de faire un bon mariage. Tant qu’on est dans l’opposition, on passe pour un saint ; quand on n’y est plus, on fait déporter ou fusiller ceux qui réclament et se prétendent volés.



Avec Ernest Picard, nous entrons dans une autre catégorie. Nous passons du jésuite au cynique. Nous devons rendre cette justice à Picard, il n’a jamais trompé son monde, ni filouté sa popularité.

Ernest Picard était la représentation exacte du bourgeois frondeur, mais prudent, du négociant parisien qui se paie volontiers le luxe de taquiner le gouvernement, sans intention de le renverser, et peut-être même sans un désir bien vif de l’amender. Le bourgeois de Paris aime à picoter les ministres qui le vexent toujours un peu, en tant que représentants de l’autorité.

Cette histoire est l’histoire du boutiquier parisien, et Picard était l’expression exacte de cette opposition qui n’est en somme, qu’une niche et une polissonnerie. Ventru, replet, rebondi, homme d’esprit au demeurant, il représentait à merveille le type de l’égoïste florissant et sans vergogne. Il craignait naturellement les coups ; avait une profonde antipathie contre les obus ; exécrait le pain d’avoine, le veau malade et le cheval maigre, et ne trouvait aucun charme à la sublime horreur de la canonnade.

Avec Picard, nulle illusion. On savait qu’il livrerait Paris, dès qu’il aurait peur, et qu’il aurait peur tout de suite, mais il passait dans le tas, et on se disait ; Après-tout ce n’est qu’une voix !

Picard ne trompa point l’attente du peuple. Dans les conseils du gouvernement, il se prononça contre une résistance insensée et malsaine, demanda l’armistice, jusqu‘au jour où, changeant le mot, il demanda la capitulation.

Après Picard nous tombons jusqu’à Jules Ferry !

Tout le monde connait Jules Ferry, une tête de garçon de café ! Il s’est fait une notoriété pour avoir taquiné Haussmann dans le Temps, journal orléaniste, et les électeurs le choisirent pour ne point nommer Adolphe Guéroult, un bonapartiste, ou Cochin, un catholique. Au corps législatif il fut de la gauche ; cela rapportait autant que d’être de droite. A l’hôtel de ville, il n’eut qu’une idée : devenir préfet de la Seine. Il le devint qu’un quart d’heure. Quand, Paris, livré, Versailles se leva à l’horizon, il devint Versaillais.

On l’accusa d’avoir tripoté sur les approvisionnements de Paris, et arrondi sa bourse aux dépends des Parisiens imbéciles qui mourraient de faim pour défendre la République et la patrie. Il a été ambassadeur, il sera ministre un jour ou l’autre.


Dans la coulisse, à distance des grands rôles, il reste un dernier personnage, que je tiens à faire connaitre, parce que ça complétera la moralité de ce tableau. Ce personnage c’est M Clamageran, petit homme tout rond et blafard, bâti comme un boudin, le teint d’un fromage mou, l’air idiot, et plus idiot que son air. On lui confia la mission d’étudier spécialement les questions relatives à la boucherie.

Voyons les preuves de sa capacité, de sa gastrite et de son dévouement. On discuta immédiatement, dans ces réunions, la question des vivres et de leur équitable répartition. M Clamageran fit à peu près connaitre le nombre d’animaux de boucherie dont disposait la ville. Des animaux déjà malades pour la plupart, faute de soins, représentant selon ses dires, l’alimentation de 5 à 6 semaines. Il n’ait pas songé à faire la statistique des chevaux, trouvant cette ressource insignifiante. Or sur les 5 mois de siège, la population a vécu de cheval pendant environ 3 mois.

Voilà pour la capacité !

Voici maintenant pour la gastrite :

Quelques jours après, on discuta le rationnement immédiat, et sa distribution uniforme à chaque citoyen. M. Clamageran combattit cette mesure, déclarant qu’il y avait des estomacs délicats qui ne pouvaient s’accommoder de tous les morceaux. Quant à moi qui ai l’estomac fort malade, et qui mange peu, je préfère un petit filet à un gros morceau ordinaire. Il faut donc laisser à chacun la liberté de choisir en payant le prix. A quoi bon rationner, le rationnement se fera tout naturellement par la cherté qui en diminuera la consommation, sans porter atteinte au grand principe de la liberté du commerce. En effet, il n’y avait qu’à laisser faire la spéculation et il n’y aurait que les millionnaires et les membres du gouvernement et M. Clamageran qui pourrait s’en procurer.

Comme on avait oublié les chevaux, il s’ouvrit partout des débits de viande de cheval et la population s’y précipita. Le gaspillage fut effroyable pendant quelques temps.

M. Clamagéran, pour cette fois en mit en colère. << Nous avons bien assez de mal avec la viande de boucherie ! s’écria-t-il. Si nous nous mettons à rationner la viande de cheval, ce sera encore une foule de nouveaux ennuis. Vous voulez donc me tuer ! Laisser vendre le cheval comme on voudra !

Voilà pour le dévouement. C’est dans de semblables conditions, c’est avec de pareils chefs et de pareils administrateurs, que le peuple de Paris prolongea le siège près de cinq mois, sans une heure de faiblesse, sans une plainte pour toutes les souffrances endurées au milieu d’un hiver exceptionnellement rigoureux.


On reconnaitra bien là une grande similitude avec la ‘’République en Marche’’, à part le président mis en place par ses amis milliardaires et banquiers. Les opportunistes de tous bords républicains, socialistes et petits bourgeois arrivistes qui ne pensent qu’à leur carrière et au profit d’un carnet d’adresse, se sont précipités dans l’entreprise mensongère de la Macronie. Des générations de profiteurs ont vécu de l’argent public, cumulé les retraites et ont eu des trains de vie de privilégiés, en se vantant de servir la France en public, mais les intérêts particuliers en privé.

Nous ne pourrons jamais transformer la société en gardant les politicards professionnels en place, ni en gardant une constitution qui nous emprisonne et nous tient à l’écart des décisions publiques. Même si nous aboutissons à une démocratie partiellement représentative, il sera impératif que les élus soient révocables, que le système ne soit plus présidentiel et que des assemblées citoyennes contrôlent l’Etat. Pour cela il faut à minima que le RIC soit inscrit dans la constitution, ensuite c’est l’ensemble du peuple qui décidera de l’évolution de la société. JPM



(c) D’après le livre de Arthur ARNOULD, journaliste et conseiller municipale de la Commune.
Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, éditions Respublica.


Voir la suite : Chapitre 4 - Le Peuple de Paris pendant le premier siège